Sébastien Cobut

Managing Partner

Le train en retard fait la une. Les trains à l'heure font tourner le monde.

Une question posée ce week-end sur ma dernière publication m'a arrêté net.

"Dans combien de cas où ton assessment concluait à une recommandation négative, l'entreprise a-t-elle malgré tout décidé d'avancer, et cette décision s'est-elle révélée être un vrai succès ?"

Honnêtement ? Je ne sais pas.

Pas par manque de rigueur. Par asymétrie structurelle.

Un échec fait du bruit.

> Un dirigeant qui abîme une équipe ou n'atteint pas ses objectifs, ça se voit : départs, tensions, crise. Le timing colle à la décision, et ça devient une anecdote qu'on raconte pendant des années.

Une réussite ne fait pas de bruit.

> D'abord parce que nous sommes collectivement mauvais pour identifier le pire qui a été évité.

> Elle se dilue dans la durée : plusieurs bonnes décisions, un marché porteur, des résultats qui s'accumulent sans éclat.

> Difficile d'isoler ce qui revient au profil de ce qui revient au contexte.

> Personne ne raconte l'histoire du dirigeant qui progresse un peu chaque trimestre, sans drame ni éclat.

Hans Rosling appelait ça l'instinct négatif dans Factfulness.

Notre cerveau retient les événements soudains et dramatiques, pas les progrès lents et continus. C'est en partie l'illustration du monde va mieux qu'on ne le pense sur bien des points : la pauvreté extrême recule depuis des décennies. Trop lent, trop diffus, pas assez spectaculaire pour faire la une.

L'évaluation obéit à la même mécanique.

> On se souvient du CEO qui a explosé une équipe ou fait déraper un cours de bourse.

> On ne se souvient pas de celui qui, sans bruit, a construit une équipe solide et livré une croissance saine pendant cinq ans. Ce silence n'est pas une absence de résultat, c'est l'absence de drame.

La leçon, je me l'applique d'abord à moi-même. Je me souviens avec précision des dossiers où on a ignoré ma réserve et où ça a mal tourné. Ceux où on a avancé quand même et où ça a marché, beaucoup moins. Pas parce qu'ils n'existent pas, mais parce qu'ils ne laissent pas de cicatrice. Sans indicateurs dans la durée, mon intuition se biaise elle aussi, sans que je m'en rende compte.

Ce biais n'est pas qu'individuel. Il tient aussi à notre rapport au temps. Une société impatiente retient ce qui arrive vite, et peine à voir ce qui se construit lentement. Le court-termisme n'est pas qu'un problème de gouvernance : c'est une manière de voir le monde qui nous aveugle sur nos réussites silencieuses.

Pour un dirigeant ou un conseil, la même discipline s'impose : juger une décision à des indicateurs dans la durée, pas au bruit qu'elle fait.

Un train à l'heure ne fait pas de communiqué de presse. Il fait simplement ce qu'on attend de lui, tous les jours, sans que personne ne le remarque.

Et vous : quels sont, dans votre organisation, les trains à l'heure dont personne ne parle jamais ?